Les Fragments du Vide

La Comédie funèbre

Résumé 1.2, Année 1120, Tatsuya no Monogatari

La Comédie funèbre

Contribution de Breloque
竜也の物語

Où en étions-nous déjà ?

Laissez-moi un instant pour rassembler mes souvenirs.

Ah oui : Kenson Gakka. Après l’envol des faucons. Nous sommes en l’an 1120, au dix-neuvième jour du mois du Singe.

J’ai suivi les moines jusqu’aux portes de la ville.

Je prends le risque de la franchise avec Noshin, le chef des moines de Yaruki Jukko. Je lui dis ma certitude que ceux de sa congrégation qui tenaient les coffres ne sont pas innocents. Noshin refuse que je les interroge. Il souhaite le faire en premier et tirer cette affaire au clair. Soit. Je lui rappelle que la sécurité des moines de Shiro Daidoji demeure sous sa responsabilité. Il m’invite à passer au Temple un peu plus tard.

Pendant ce temps-là, Kakita-sama, tout à son rôle d’émissaire impérial, suit le daimyo et sa cour pour passer en revue les unités du clan du Lion dans les différents quartiers de la ville, accompagné d’Iuchi-san, de Daidoji-san et d’Isawa-san.

C’est ce jour que je prends conscience que les festivals du clan du Lion sont d’une tristesse à faire pleurer les pierres. C’est donc ça l’essence de la célébration pour l’honorable clan du Lion ? Parader et tournoyer ? On les sait obnubilés par la chose militaire mais de là à faire l’impasse sur tout ce qui fait le sel d’un festival réussi, je trouve ça bien maussade. Où sont passés les feux d’artifices, les chars colorés, les forains bruyants, les vœux aux kamis, l’odeur des boulettes grillées et les rires des enfants ? A peine avons-nous croisé une troupe de théâtre Kabuki et quelques vendeurs de brochettes…

Je m’assois un instant sur un banc à l’extérieur d’une auberge pour faire le point… et déguster un délicieux umeshu aux prunes d’été. Acidulé et corsé, comme j’aime. Je reconnais leur savoir-faire en matière de distillerie.

Le sinistre augure dans les feuilles de thé, puis l’envol des colombes. Quelque chose se trame en ce moment même dans la ville et le Lion ferait bien de prendre garde plutôt que de se complaire dans ses victoires passées.

Je finis par rejoindre Kakita-sama, à la mine toujours aussi sévère. Daidoji-san garde un œil en permanence sur le dos du jeune maître.

La suite de l’histoire m’a été racontée par Iuchi-san. J’espère rendre honneur à son récit.

Un attroupement vers le Temple des Sept Fortunes pique la curiosité de la shugenja Licorne. Elle entend des heimin murmurer au sujet d’un monstre qui aurait investi le temple. Proches de là, deux samurai du Lion sont en grande conversation avec deux samurai du Crabe, dont Yasuki Genji, déjà croisé la veille. Ils se disputent sur la meilleure approche : ceux du Crabe préconisent d’attendre l’arrivée d’un des leurs, chasseur de sorcières, alors que ceux du Lion proposent d’entrer sans tarder.

Iuchi-san donne raison à ces derniers et pénètre dans le temple, laissant les samurai à leur conciliabule.

Une singulière odeur de métal rouillé flotte dans l’air. Un bruit de raclement contre la pierre se répète. Le temple est plongé dans la pénombre. Elle s’empare d’un cierge au pied de la statue de Bishamon, Fortune de la force. Le temps d’allumer sa bougie et le bruit s’est arrêté. Un frisson court le long de son échine. N’a-t-elle pas été présomptueuse à pénétrer seule en ce lieu face à un danger inconnu ?

La statue de Kisshoten attire son attention, sans qu’elle ne sache vraiment pourquoi. L’offrande d’un bol de riz gît à ses pieds, ainsi que deux bâtons d’encens qui se consument lentement, deux points rougeoyant pareils à des yeux inquiétants.

Un choc sourd. Juste derrière elle. Surprise, Ayame-san lâche sa bougie en voulant porter la main à son cartouche à parchemins, dans un réflexe de défense. La flamme qui roule à ses pieds projette des ombres sur une créature à l’aspect étrange. Petite et maigrichonne, une peau mordorée aux reflets chitineux, un visage reptilien entouré d’une opulente crinière. Et de grands yeux vides qui la fixent.

Son cœur manque un battement. Un détail attire son attention : la créature porte des vêtements, des guenilles tout au plus, et pose la main sur une canne. Quel genre de monstre utiliserait-il une canne pour se déplacer ? À cette pensée saugrenue, Iuchi Ayame bredouille des présentations à la créature qui l’observe. Cette dernière lui répond très lentement :
« Elle est venue honorer les Fortunes pour la que Grande Eau retrouve la paix. Allez-vous m’aider à soigner la Grande Eau ? Êtes-vous l’envoyée des Fortunes, la réponse à mes prières ? »

Un gros homme barbu pénètre dans le temple comme s’il était chez lui. C’est le cas. Hoji-san, le bedonnant moine gardien du lieu révèle à Iuchi-san le nom de la singulière créature : Kakera.

Cette dernière tend son doigt crochu vers le bol d’offrande avant de reprendre son très lent discours, détachant les syllabes les unes après les autres :
« Je suis venu rencontrer l’homme qui a déposé ceci. Ça sent la Grande Eau. M’aiderez-vous à le trouver ?»

Je rejoins les autres lorsqu’un serviteur, front contre terre, vient informer le daimyo Matsu Kioma que le temple des Fortunes serait profané par un monstre en ce moment-même. Échaudé par l’épisode des colombes, le sang de Matsu-sama ne fait qu’un tour. Il décide d’aller régler lui-même ce problème.

Arrivé au temple, je suis agacé de voir qu’il pénètre sabre au clair dans ce lieu sacré. Le Lion manque de respect envers les Fortunes et je trouve ça particulièrement déshonorant.

La colère du daimyo est palpable quand il découvre la scène : Hoji-san, que j’ai rencontré plus tôt ce matin, et Iuchi-san sont face-à-face avec… un zokujin ? La créature bondit à grande vitesse sur une poutre du temple, à plusieurs mètres de hauteur. J’ai de nombreuses fois entendu parler de ces gobelins de cuivre que le clan du Lion utilise comme esclaves dans ses mines. Mais jamais jusqu’à aujourd’hui je n’avais eu l’occasion d’en voir un… ou une ?

Le daimyo range son katana et lance d’une voix forte qui ne masque pas sa colère :
« Que fait un zokujin ici ? Faites immédiatement retourner cette créature dans son labyrinthe ! »

Le moine tente en vain d’invectiver Kakera à redescendre, mais rien n’y fait, le gobelin fixe ses grands yeux blancs sur Iuchi-san. La samurai-ko lui adresse quelques mots : « Redescendez. Je répondrai à votre requête. »

La créature s’exécute lentement et est conduite hors du temple sous la garde de deux samurai du Lion. C’est bien dommage, j’aurais aimé pouvoir échanger avec elle.

Hoji-san s’empresse de rallumer les braseros pour offrir un peu plus de lumière. Le daimyo s’approche d’Iuchi-san d’un pas vif, sa suite à quelques pas derrière lui. « Quel rapport avez-vous avec cette créature ? » demande-t-il d’un ton péremptoire. Iuchi-san lui relate brièvement son échange avec Kakera. Le daimyo est sceptique : un gobelin n’est pas censé parler.

Kakita-sama fronce son monosourcil et présente ses excuses pour le comportement vaporeux d’Ayame, « pareil à ceux de son clan ». Je trouve l’attitude de Kakita-sama inadéquate. Iuchi-san n’a rien fait de mal, et insulter son clan n’est pas une manière honnête de protéger son honneur. Ne devrait-il pas plutôt faire confiance à Ayame-san et se porter garant de sa bonne foi plutôt que de la mettre en porte-à-faux face à un puissant colérique ? Il reste encore du chemin pour que Kakita-sama dépasse son rôle de fonctionnaire intransigeant et devienne un véritable meneur d’hommes et de femmes.

C’est au final une avenante courtisane – que j’aperçois pour la première fois – qui tire Ayame-san d’affaire en s’adressant à elle, mais audible de tous :
« Manifestement, vous n’avez pas récupéré de votre coup à la tête lors du tournoi… »

La manœuvre est habile. J’apprends plus tard qu’il s’agit de Tonbo Hiroe, du clan de la Libellule. Elle est ce Fragment du Vide à la nature étrange que j’étais le seul à n’avoir rencontré jusqu’à présent. J’aurais aimé m’entretenir à mon tour avec elle, mais elle se dérobe avec le reste de la suite du daimyo.

L’hatamoto prend Kakita-sama à parti. Il lui demande de rester à l’écart désormais. Le daimyo souhaite retrouver de la quiétude, suite à ce nouvel impair dans le festival. Le camouflet est dur à encaisser pour Kakita-sama, mais il reste digne et courtois. Une petite voix me murmure que le daimyo aura d’autres sources d’inconfort d’ici la fin du festival de la Tortue Humble.

Nous nous rendons dans les jardins en face du temple pour faire le point sur la situation. Kakita-sama admoneste Iuchi-san pour son comportement dans le temple des Fortunes. Je me garde d’intervenir mais je réserve ce sujet à une conversation ultérieure et privée avec lui. Kazehiko nous apprend qu’il a observé en détail l’offrande qui a attiré Kakera, sans toutefois y détecter d’anomalie.

Des éclats de voix venant du mur d’enceinte nord attirent notre attention. Nous apercevons Akodo Ikare en train de vilipender un garde, le poussant de façon menaçante au bord du rempart. Il semble plus colérique que ce que nous avions pu constater jusqu’à présent.

Quelques instants plus tard, on entend Matsu Miko, la femme du daimyo, en train de badiner en tête à tête avec quelqu’un, derrière une haie des jardins. C’est un grave manquement à l’étiquette. Yuki-san s’approche discrètement et constate que le mystérieux galant n’est autre que le général Akodo-sama. Celui-là même que nous avons aperçu sur le mur d’enceinte il y a quelques instants ? Impossible ! Et pourtant…

Les signes d’un complot en train de s’épanouir sous nos yeux sont de plus en plus concrets. Je regarde désormais d’un œil inquisiteur la troupe de Kabuki qui joue dans la rue non loin. Mais rien d’anormal ne transparaît dans leur performance, si ce n’est que leur art est plutôt brut comparé à mes humbles connaissances. J’ai peur que ce ne soient pas les seuls comédiens dans les environs.

Nous retournons à l’intérieur du temple afin de mener quelques investigations. Kakita-sama interroge en vain une vieille heimin à l’œil torve. Hoji-san arrive les bras chargés de parchemins et de rubans de soie. Il s’affaire à nouer les rubans en motifs complexes pour une prochaine cérémonie. Ayame-san l’aborde pour en apprendre plus sur sa rencontre avec Kakera.

Celui-ci lui répond volontiers :
« Sous le temple repose un vieux labyrinthe, du temps où le clan du Scorpion occupait la place. Des zokujin ont fui les mines et l’occupent maintenant. Kakera est une femelle de sa race, plus volubile et moins craintive des hommes que ses congénères. Elle ne rentre pas à l’intérieur du temple d’habitude, je ne sais pas ce qui lui a pris. »

Iuchi-san demande au moine ventripotent qui donc aurait apporté l’offrande aux pieds de la statue de Kisshoten. Malicieux, le vieux moine invite Ayame à faire une offrande pour l’entretien des lieux. Elle donne quelques zeni et Hoji-san qui révèle que ce n’est autre que Noshin, le chef des moines de Yaruki Jukko.

Pendant ce temps, j’allume plusieurs bâtons d’encens et adresse une prière à Kisshoten. J’en appelle à mon don de clairvoyance. Sous le regard de mes camarades et d’Hoji-san, les volutes d’encens prennent vie pour former un paysage. Une rivière, un pont, un fortin. Un petit oratoire au bord du chemin. La fumée se concentre pour former de lourds nuages d’où s’échappent des éclairs. L’orage se déplace de Kenson Gakka vers les montagnes. Les terres du Scorpion.

Voilà qui confirme mes hypothèses les plus pessimistes.

Deux bushi du Lion font irruption dans le temple, mettant fin à ma transe. Ils fouillent partout, retournant sans ménagement le mobilier. Encore une démonstration du peu de respect pour ceux de leur clan pour tout ce qui est sacré. Ils disent chercher le fils d’Akodo Ikare : il a été kidnappé.

Les présages.
L’envol des colombes.
Le zokujin dans le temple.
Le général en double.
La femme du daimyo qui batifole dans les jardins.
L’existence d’un labyrinthe sous la ville.
Et maintenant l’enlèvement du fils du général ?

Il est temps de cesser de subir les évènements et de prendre des initiatives. Je décide de visiter ce fameux labyrinthe sous la ville. J’ai un mauvais pressentiment. Je suis obligé d’insister auprès d’Hoji-san, qui est mal à l’aise car il est en temps normal interdit à quiconque de pénétrer sous le temple. A l’arrière de celui-ci, il y a une petite cour et un endroit où il faut se pencher pour passer sous les pilotis du temple jusqu’à une trappe. Ayame-san se propose de m’accompagner. Je l’invite à ne pas le faire, il ne sert à rien que nous soyons deux à briser le tabou de l’interdiction qui pèse sur cet endroit.

Dans le labyrinthe, malgré les marques que je laisse au sol, je finis par me perdre. Mon intuition se confirme cependant : le dédale tentaculaire s’étend sur toute la ville… et même au-delà. Je découvre aussi des marques claires d’activité récentes. Certains tunnels ont été étayés récemment, certains passages maçonnés de frais. Aucune trace de Kakera ou des zokujin. Le Lion serait-il orgueilleux au point de négliger la termitière sous sa tanière ? Le Scorpion aura tôt fait de venir le piquer pendant son sommeil…

Pendant ce temps-là, Kakita-sama et les siens croisent le chemin d’Akodo Ikare – ou de l’un d’entre eux tout du moins. Ils lui assurent notre entier support pour retrouver son fils.

Dans la ville, le peu de ferveur qu’il y avait est retombée avec les récents évènements. La rumeur populaire murmure que le général aurait cassé le bras d’un de ses soldats.

Le groupe part donc à la recherche du fils perdu mais aussi de Tonbo-san. Ils vont donc à l’auberge dans laquelle Iuchi-san et Daidoji-san l’ont rencontré la première fois. La bushi Licorne précédemment aperçue, a l’air sur le départ. Kakita-san l’interroge sur son départ précipité avant la fin des festivités. Elle lui explique que « Lorsque le Lion rugit, c’est qu’il va attaquer. Je ne souhaite pas être là quand ça arrivera. »

Yasuki Genji est là aussi et Iuchi-san ne manque pas l’occasion de l’aborder. Elle apprend de sa bouche que des ragots affirment que l’enfant aurait été enlevé par le Shikken, après que le daimyo ait été offensé dans le temple. D’autres disent que c’est le démon du temple qui aurait enlevé l’enfant. Il paraîtrait même que que le général aurait tué deux heimin qui se seraient opposé à ce que ses gardes pénètrent dans leur fumerie d’opium. De la bouche de l’aubergiste, Daidoji-san apprend que Tonbo Hiroe n’a pas dormi à l’auberge, qu’elle venait seulement très tôt le matin.

Le groupe reprend les recherches. Daidoji-san entend des pleurs et le son provient… d’un puits. Après avoir récupéré le matériel nécessaire, Daidoji-san descend accrochée à une corde dans le puits. L’enfant est là, sanglotant. Ses vêtements accrochés à une racine laissent entendre qu’il n’est pas tombé là par hasard mais qu’on l’a amené ici. En dénouant le tissu, une poudre blanche reste sur les doigts de la samurai-ko. Un dernier détail capte l’attention de Daidoji-san, l’eau qu’elle devine au fond du puits n’est pas une calme réserve, c’est l’eau vive d’une rivière qui coule en direction de la garnison.

Pendant cette manœuvre, Kakita-sama prend le soin d’appeler la garde pour que d’autres constatent le sauvetage de l’enfant. C’est finement joué au regard de l’équilibre précaire dans lequel la délégation impériale se trouve.

C’est au tour du général d’arriver sur la scène, une fois l’enfant sorti du puits. Selon Iuchi-san et Kakita-sama, ce dernier a remarqué bien trop vite la poudre blanche sur les vêtements, comme s’il savait exactement où regarder. Il repart furieux et sans un mot avec l’enfant sous le bras. Quant à savoir si cet Akodo-sama était le vrai…

La texture et l’odeur du talc permettent de l’identifier. Il est obtenu à partir du pollen d’une fleur typique de la côte de Rokugan. Il est commun dans de nombreux dojos du clan de la Grue pour assécher les mains avant le combat. Kakita-sama serre les dents et murmure « Les mâchoires du piège se referment. »

Face à cette situation, décision est prise que Kazehiko se réfugie au Temple des Sept Fortunes, seul, pour ne pas attirer l’attention.

Il n’y a pas longtemps à attendre pour qu’un gunzo se présente à Kakita-sama avec une invitation d’Akodo-sama. Kakita-sama insiste sans équivoque pour que les soldats le suivent comme une escorte. On ne saurait mettre un émissaire de l’empereur aux arrêts.

Une fois entré dans la garnison, le groupe trouve le général Akodo Ikare assis sur un tabouret dans une grande salle sûrement réservée aux conseils de guerre. Visiblement sur le pied de guerre, il a revêtu son armure et porte son daisho au côté. Sa mâchoire tremble de crispation et ses yeux sont des volcans.

Il regarde Kakita-sama droit dans les yeux :
« Shikken-san » délaissant le -sama, « Je tenais à vous remercier pour le sauvetage de mon fils. Vous comprendrez qu’avec les éléments en ma possession vient le temps des questions. Accompagnez-moi. »

Au ton de sa voix, ce ne sont pas vraiment des remerciements. C’est plutôt un ordre qu’il n’est pas question de discuter.

Iuchi-san remarque qu’il porte un étrange et discret tatouage sur la nuque, un fin segment vertical.

Une fois les poneys scellés, la troupe constituée du général, de trente de ses hommes mais aussi du Shikken, d’Iuchi-san et de Daidoji-san prend la direction de la porte sud. Chemin faisant, la troupe croise un moine qui marche en direction de la ville, son chapeau de bambou tressé vissé sur la tête. Iuchi-san s’arrête, échange quelques mots avec moi et me fait monter en croupe de son cheval.

Et oui, j’ai fini par trouver une issue ! J’ai émergé à l’air libre dans une grotte à deux kilomètres de la ville.

Pendant la cavalcade, Daidoji-san remarque à son tour l’étrange tatouage sur la nuque d’un des samurai de la garde rapprochée du pseudo général. Le rôle principal n’est donc pas venu seul et il est accompagné de quelques rôles secondaires.

Le temple de Yaruki Jukko est de petite taille et d’aspect classique. Une fois franchi un premier tori en bois laqué rouge, nos poneys montent une pente sur vingt mètres avant de pénétrer dans l’enceinte. Trois corps de bâtiments sur pilotis en charpente traditionnelle ceignent la cour qui accueille une grande statue de Shinsei.

Un garde crie des invectives. Les moines sortent peu à peu du dortoir, surpris et inquiets. Ils devaient se préparer pour la veillée. Noshin n’est pas là. Kakita-sama s’avance pour saluer ceux de la Grue. Je m’agenouille pour adresser une prière à Shinsei. J’ôte le haut de mon kimono, révélant mes tatouages sacrés à l’air libre.

La mascarade se poursuit. Le général demande à la cantonade pourquoi ils ont enlevé son fils. Il insiste devant leur incompréhension. Puis il égrène ses accusations comme un mantra maintes fois répété :

« La poudre blanche vient des terres de la Grue. Ils ont enlevé mon fils. Et ce sont les moines qui ont amené les colombes. Justice doit être rendue… »

« … par le daimyo. » l’interrompt avec insolence Yuki-san.

Et elle se moque de la mine courroucée du faux général en enchérissant :
« Une personne avec la même armure que vous a déambulé en ville aujourd’hui. Etes-vous celui que vous prétendez être ? ».

Sans plus de palabres, le général se retourne vers ses hommes :
« Fadaises. Exécutez les moines. »

Daidoji-san, Kakita-sama et moi-même nous interposons.

Kakita-sam défie le général en duel, qui accepte. Ils se jaugent du regard et concentrent leur chi.

Daidoji-san décapite un premier adversaire qui a eu l’audace de s’approche d’elle. Elle a les gestes sûrs et économes d’un vétéran du champ de bataille. Son adversaire suivant profite de l’ouverture créée par la mort de son camarade pour asséner un coup aux jambes de la garde du corps. Il le paye instantanément de sa vie puisque sa tête roule à plusieurs mètres après la réplique rageuse de l’épéiste Daidoji. Son troisième adversaire détale devant la mort brutale de deux de ses compagnons en une poignée de secondes. Son quatrième adversaire est un peu plus coriace, même s’il ne fait pas le poids. Elle reçoit plusieurs estafilades et halète sous l’effort. Aussi forte soit-elle, elle ne pourra pas vaincre trente hommes à elle toute seule.

Mais elle n’est pas toute seule.

Iuchi-san psalmodie une prière aux kamis de l’air en brandissant son parchemin. Les nuages se condensent au-dessus du temple. La foudre s’abat sur un des bushi du clan du Lion, qui meurt instantanément.

J’essaye de ne pas penser à l’odeur de cochon grillé pendant que je projette un de mes adversaires en enchaînant des mouvements simples : la grue blanche déploie ses ailes suivi de l’ours embrasse la lune. Mais les adversaires sont nombreux et je reçois plusieurs coupures.

Du coin de l’œil je vois des moines Scorpion qui courent en direction des Lion, qui étonnamment les laissent quitter le temple. D’autres, Grue, tentent de s’enfuir mais sont assassinés par les bushi du Lion.

Mon jeune maître prend l’ascendant dans son duel. Mais le premier coup ne suffit pas à abattre son adversaire. Voilà qui est fâcheux. C’est ce que doit penser aussi Kakita-sama dont l’orgueil est sûrement froissé. Son deuxième coup est magistral. La tête de feu le comédien général se détache de son cou et glisse au sol dans un bruit macabre. Je ne peux m’empêcher de jauger le duelliste. Si j’admire sa maîtrise des techniques d’école, il reste encore du chemin à parcourir à Sheru-kun sur la voie du sabre. L’exécution est impeccable. Mais l’intention n’y est pas. Je pense à Genkaku : il serait fier de son fils en son for intérieur, mais il lui reprocherait tout ce qui manque pour atteindre la perfection.

A la mort du chef, c’est la débâcle. Les guerriers ennemis s’enfuient.

Les pertes sont lourdes parmi les moines : quatre d’entre eux sont morts, dont deux Grue. Cinq se sont enfuis, dont un Grue.

Nous observons les dépouilles adversaires à bout de bâton : deux soldats morts portaient le tatouage sur la nuque. Deux moines de Yaruki Jukko portaient eux-aussi cette marque.
Avant de me pencher plus avant sur l’observation de ces tatouages, je médite un instant pour réveiller le feu de mon esprit et souffler sur les braises de la connaissance.

Ces tatouages ont beau être simples et minimalistes, ils ont été réalisés par un maître de cet art. C’est même un travail d’artiste : la rectitude du trait, son épaisseur absolument parfaite, la profondeur de l’encrage. Le tatouage a été réalisé il y a plusieurs années et pourtant sa couleur n’est absolument pas altérée. Une encre avec ce noir qui tend sur le bleu de minuit est très rare. On la trouve dans une variété de poisson-chat qu’on ne trouve qu’au sud de la passe de Baiden. En plein territoire Scorpion.

Avant de mettre le trophée morbide dans un sac, je remarque des traces de maquillage et de teinture sur la tête du comédien général.

Après les suspicions, nous voilà désormais munis de preuves.

Quand nous interrogeons les moines pour savoir où est Noshin, ils nous répondent que ce dernier n’est jamais rentré avec eux. Il a fait demi-tour en direction de Kenson Gakka après s’être expliqué avec certains d’entre eux.

Nous prenons le temps de vérifier les nuques des moines encore en vie, afin de ne pas laisser de vipères dans le berceau.

Puis nous remontons sur nos montures, meurtris et éreintés par le combat. L’heure n’est pas encore au repos. Le temps joue contre nous et il nous faut retourner au plus vite en ville. Pour sauver ce qui peut encore l’être ?

つ づ く

Comments

Breloque

I'm sorry, but we no longer support this web browser. Please upgrade your browser or install Chrome or Firefox to enjoy the full functionality of this site.