Les Fragments du Vide

Les Noces Amarante

竜也の物語

Nous y voilà, honorable lecteur.

Ta pugnacité à lire ma modeste geste des Fragments du Vide sur ces trois années entières n’aura pas été vaine.

Car c’est ici que tous les fils de mon récit convergent pour tisser le nœud d’un évènement qui est à la fois une fin et un commencement. Il annonce une période de troubles si terrible que l’équilibre même du monde de Rokugan en sera altéré. En couchant ces mots sur le rouleau de papier à la lueur de ma chandelle, mon pinceau tremble encore de l’effroi que j’ai connu cette année-là.

Cette année 1123 s’annonçait pourtant sous les meilleurs auspices.

Kakita Sheru, très honorable bushi du clan de la Grue, ancien Shikken impérial, l’homme que j’ai juré de protéger et que je sers depuis bientôt six années, va se marier cette année. Sa promise n’est autre que Yogo Ikumi, la très honorable shugenja du clan du Scorpion, nièce du daimyo de la famille Yogo et chasseuse de maho-tsukai émérite. C’est aussi la meilleure amie de son garde du corps yojimbo, la fidèle Daidoji Yuki.

Leur union est un événement d’importance pour les familles Kakita et Yogo, mais aussi pour la Grue et le Scorpion, car les tensions entre les clans majeurs n’ont cessé de se multiplier ces derniers temps. Et tous les signes d’apaisement sont accueillis favorablement par ceux qui aspirent à voir l’Empire en paix. Au point même que l’Empereur Hantei XXXVIII, le Fils des Cieux en personne, accorde sa bénédiction au couple. L’union sera célébrée dans le palais impérial en la capitale d’Otosan-Uchi. Pour ne rien gâcher, je crois qu’une certaine forme d’affection s’est établie entre les deux promis. Kakita-sama a dans les premiers temps effectué une cour très protocolaire, mais nos pérégrinations en terres Scorpion et Phénix les ont rapprochées petit à petit. Une conséquence importante de ce mariage est que Kakita-sama prendra le nom de Yogo. En effet, Yogo Ikumi-sama ayant une lignée particulièrement remarquable, la famille Kakita a accepté cet honneur en respectant les anciennes coutumes. Je ne sais quoi en penser. La vieille personne que je suis aura un peu de mal à s’habituer à appeler correctement Yogo Sheru-sama par son nouveau patronyme.

Mais un temps pour chaque chose. Et j’ai donc eu fort à faire en ce début d’année en ma qualité de conseiller de Kakita-sama pour participer à l’organisation des festivités. C’est d’ailleurs aussi le fardeau de son conseiller spirituel, le jeune Isawa Kazehiko. Le tempétueux shugenja du Phénix a bien murit depuis que je le connais. Ces derniers mois furent l’occasion de prendre nos quartiers dans la cité impériale, si immense et fourmillant de lieux et de personnages attachants. Le centre de l’Empire d’Emeraude est fidèle à sa réputation mais nous avons fini par trouver nos aises dans ce labyrinthe recelant bien des surprises.

En ce treizième jour du mois du Coq, je n’ai jamais été aussi proche du cœur du monde des hommes. Comme des boîtes gigognes rangées harmonieusement, la cour intérieure dans laquelle nous nous trouvons se situe dans l’enceinte du Palais impérial, lui-même lové dans le sein de la Cité Interdite, qui elle-même se dresse au centre de la Cité Intérieure, entourée par les nombreux quartiers du reste de la capitale.

L’été est terminé, mais la température reste douce pour la saison. Les quatre camphriers parfaitement entretenus à chaque coin de la cour ont conservé leur livrée sylvestre. Cette vaste cour intérieure accueille un petit sanctuaire de bois peint en rouge, à l’architecture rudimentaire et très ancienne. Sous son toit se trouve un bassin entouré de neuf pierres, certaines couvertes de mousse. J’imagine une référence discrète aux kami, eux qu’on ne peut représenter dans les arts. Je devine quelques carpes koi qui tournoient sous la surface de l’eau. C’est ici que Kakita-sama et Yogo-sama se réunissent pour sceller leur union. Lui, est habillé d’un kamishimo blanc et rouge cérémoniel, qui arbore le mon de la famille Yogo, un masque fait de plumes enflammées. Elle, porte le shirokumu traditionnel, le kimono blanc des mariées, symbole d’innocence. Le rite de purification terminé, ils font tous deux face au vieux prêtre de Shinsei qui leur tend un plateau en bois laqué portant un service à saké pourvu d’une seule coupe en terre cuite. Un shamisen égrène quelques notes pendant que, très lentement, les époux se servent et boivent tour à tour, avalant le breuvage en trois gorgées. Mon cœur se serre : les voilà unis devant les kamis. Le reste du saké est versé par le prêtre sur la plus grosse des pierres, et je devine ce geste comme un rite Shintao en hommage à l’Empereur. Je ne peux m’empêcher de remarquer le regard troublé d’Ikumi-sama alors que les mariés entrent dans le bâtiment attenant, rapidement suivis par leurs invités.

La salle d’audience publique est le lieu choisi pour le repas de noce. L’endroit est très beau, haut de plafond avec une fine marqueterie au sol. Les poutres sont sculptées de différents animaux et mon regard s’attarde sur ce dragon aux écailles bien dessinées qui semble sortir d’un nuage et me fixer de ses yeux vides. L’artisan qui a réalisé cela était un maître. Une troupe de musiciens Grue joue une musique agréable alors que les convives s’installent sur les tables sobrement décorées de quelques fleurs séchées agencées avec un goût trop subtil pour le vieux rustre que je suis.

J’entends le froufrou de la vague des étoffes des gens qui s’agenouillent avant de le voir s’approcher.

L’Empereur d’Emeraude. Le fils du Soleil et de la Lune en personne fait son entrée. Il est accompagné de sa suite et se dirige jusqu’à son trône. Parmi elle, je reconnais Bayushi Shoju, Champion du clan du Scorpion et Maître Espion Impérial ainsi que son épouse la belle Bayushi Kachiko, Conseillère Impériale.

Je m’agenouille à mon tour, comme tout le monde. J’entends l’Empereur deviser avec Bayushi Shoju. Je ne suis pas capable d’entendre distinctement ce qu’ils disent, mais je ne peux m’empêcher de lever le nez pour entrevoir la scène.

Juste à temps pour voir Bayushi Shoju dégainer son antique katana et dans un geste fluide, trancher la tête du souverain céleste.

L’été terminé,
Du plus haut chrysanthème —
Tombe la tête.

Le temps s’arrête un instant. Je suis pris d’un vertige alors que la tête tombe au sol dans un bruit mat outrancier sur les lattes du plancher. Les yeux exorbités, son visage reste figé dans un rictus de surprise.

La seconde qui suit, les gardes du corps du Champion du Scorpion exécutent les miharu, la garde d’élite rapprochée de l’Empereur avant même qu’ils ne puissent réagir.

Mon ki s’embrase et afflue dans mon crâne. Je serre les mâchoires pour contenir la douleur des pensées qui s’accélèrent sous l’effet du kiho. Un flot d’images se superposent sous mes yeux : les premières flammes de la guerre à Kenson Gakka, le regard triste de Yogo Ikumi, les inquiétantes prophéties d’Uikku trouvées dans le labyrinthe de Bayushi Kyuden, les visions incomprises dans la fumée d’encens, les vérités effleurées lors de notre plongée dans les royaumes spirituels… et le regard implacable d’un dragon de bois sculpté qui me juge. Je réprime la nausée qui monte en moi.

L’ordre incongru de Togashi Yokuni-dono invitant tous les membres du clan du Dragon à quitter la capitale pour retourner dans nos montagnes prend à ce moment-là un sens tout particulier. Il savait, il était au courant.

En ce moment précis, c’est l’ordre céleste tout entier qui est défié par un seul homme. Bayushi Shoju. Un coup d’État. Mais pourquoi ? J’en suis certain, le clan du Scorpion est condamné. Quels que soient leurs stratagèmes, ils ne pourront lutter contre les autres clans qui s’allieront contre eux. La prise de risque est immense, et malgré sa réputation de duplicité, le Scorpion a toujours été un des plus diligents serviteurs de l’Empire. Quelque chose m’échappe. Quelque chose d’important.

Face à moi, comme moi, mes amis sont stupéfaits. Tous sauf une. Yogo Ikumi murmure d’une voix douce « Pardonne-moi » à son époux, avant de se planter un couteau acéré en plein cœur.

Tapi en son sein,
Le maléfice s’étend —
Pétales de sang.

Kakita-sama semble mort au-dedans, comme une statue inanimée. Yuki-san est encore plus pâle que ses cheveux quand elle voit sa précieuse amie se suicider de la sorte. Des étincelles vertes émanent des poings serrés de Kazehiko-kun qui fixe la scène d’un regard où se mêle rage et stupeur.

La pauvre mariée était bien sûr au courant du stratagème. Elle n’a pas eu d’autres choix que de suivre des ordres qui la répugnait au point de s’abandonner à une mort déshonorante. Je sais que la malédiction de Yogo se manifeste encore régulièrement chez ses descendants, mais je n’aurais jamais imaginé qu’un tel drame puisse toucher Ikumi-sama et Sheru-sama. En tout cas pas avec une telle ampleur.

Yuki-san allonge la dépouille de feu son amie, lui fermant les yeux du plat de la main. Elle lui ôte son masque, un memento mori qu’elle glisse dans son kimono.

Autour de nous, le chaos.

Beaucoup se précipitent en direction du Champion du Scorpion, mais désarmés, hommes et femmes se font exécuter sans sommation. Une femme hurle sans discontinuer, son esprit sombrant dans la folie. Pire, un homme s’arrache les yeux, incapable de supporter la vue de son Empereur décapité. Là, une femme se précipite pour récupérer la lame d’un miharu tombée au sol pour se suicider dans un simulacre de seppuku.

Le sol est poisseux de sang.

Des cris se font entendre plus loin dans le palais. J’imagine le plan des Scorpion en train de se déployer comme un bouton floral qui s’épanouit à la lumière de l’aube.

Yogo Shuri, l’oncle d’Ikumi et daimyo de la famille Yogo s’avance en direction de Bayushi Shoju. Le patriarche fixe son suzerain sans un mot alors qu’il marche d’un pas déterminé en direction du cordon de samouraïs qui brandissent leurs lames ensanglantées. Mon regard de courtisan ne peut s’empêcher de remarquer qu’un test de loyauté se déroule sous nos yeux. Les lames s’écartent à la dernière seconde pour laisser passer Yogo-dono qui rejoint le régicide à son côté.

Bayushi Kachiko pose une main sensuelle sur l’épaule de Kazehiko-kun qui semble hésiter à déchaîner la fureur des kamis, ses poings serrés toujours crépitant d’étincelles de jade. J’entends à peine sa voix suave glisser au shugenja du vide :

« Le feu de votre colère servira sans doute, mais pas aujourd’hui. »

Il sursaute, comme se réveillant soudain. Ses yeux sont plein de larmes et il reste coi, désespéré.

Kakita-sama, ou plutôt « Yogo-sama », saisit lentement le couteau qui a ôté la vie de son épouse. Il retrouve la parole et échange quelques mots avec nous. Il ne sait pas comment réagir. Sa vie a toujours été dictée par l’honneur. Mais la situation actuelle est inédite… Doit-il prendre les armes pour lutter contre ce coup d’État ? Doit-il accepter les plans de son nouveau suzerain ? Son nouveau daimyo lui accorderait-il le seppuku ? C’est j’imagine le genre de questions qui le taraudent.

La confusion semble le gagner quand il tente mollement de se suicider en se plantant le couteau dans le ventre, me forçant à lui arracher. Je confie la lame meurtrière à Yuki-san, qui sera ensuite désarmée par un sergent Scorpion attentif.

Sur une intervention de Bayushi Kachiko, des hommes viennent en aide à Sheru-sama et un shugenja lui apporte les premiers soins. Yogo Sheru-sama est complètement amorphe. Il se laisse faire comme un pantin désarticulé. Quelque-chose vient de rompre en lui, et cela me rend profondément triste.

J’observe à nouveau l’assassin de l’Empereur. Très calme, il a rengainé son katana et fait face au trône. Il ne s’y assoie pas. Je remarque que les convives qui ne se sont pas précipités dans sa direction sont toujours en vie.

Un groupe de bushi évacue les otages survivants dans une pièce annexe. Sur ordre de Kachiko-sama, nous sommes séparés d’eux, isolés puis conduits au cinquième étage où se trouve la salle d’audience privée de l’Empereur. Là se trouvent déjà plusieurs personnalités. Je reconnais Kuni Fujiko-sama, shugenja du Crabe, Ambassadrice officielle de son clan à la cité impériale. Une femme plutôt jeune pour exercer une charge de cette importance, mais l’âge n’est pas un gage de compétence. Malgré le contexte, elle semble sereine et attentive. J’aperçois aussi Yasuki Taka-dono, le daimyo de la famille Yasuki, un homme que je connais de réputation : celle d’un marchand talentueux qui a construit une grande fortune et renforcé l’influence économique du clan du Crabe. L’homme est plutôt âgé mais affiche une mine débonnaire. Derrière lui, il est assisté par un visage connu : Yasuki Genji-san, un marchand affable croisé à Kenson Gakka avec lequel Ayame-chan a échangé à plusieurs reprises.

En ce jour funeste, aucun détail ne doit m’échapper et la présence de ces personnes a forcément une signification importante.

A peine le temps d’échanger quelques civilités que Bayushi Shoju fait son entrée sous bonne escorte, accompagné de Kachiko et Yogo-dono. Sans nous adresser un regard, il s’arrête devant le trône, pose une main dessus et murmure d’une voix rauque :

« Avec la mort d’Hantei, la prophétie ne pourra s’accomplir. Le Dieu Sombre n’anéantira pas l’Empire. Au crépuscule de la vie d’un homme, vient l’aube d’un nouvel Empire. »

Il s’assied sur le trône et fixe un regard sombre sur les personnes présentes dans la salle. Ses hommes s’inclinent devant l’Empereur Shoju premier. Ces quelques mots résonnent en moi, c’est un début de réponse à mes questions.

« Et qu’en est-il de notre famille ? » l’interpelle Kuni Fujiko-sama.

L’Empereur autoproclamé lui rétorque d’une voix avenante :

« Un message a été envoyé à votre daimyo, Hida Kizada. Nous aviserons selon sa réponse. Pour l’heure, en tant qu’invités de l’Empereur Shoju, vous pouvez garder… une certaine liberté. »

Sur un signe de tête, les bushi Scorpion nous font sortir de la salle. Je vois Kazehiko-kun et Yuki-san s’échanger des regards, et je suppose qu’ils usent de leur leg de Fragment du Vide pour deviser en silence. Le jeune Isawa m’expliquera après coup qu’il planifiait de s’enfuir la nuit venue car il était hors de question qu’il devienne une monnaie d’échange pour sa famille. Et c’est tout à son honneur.

Alors que nous sommes menés à travers le palais vers nos quartiers pour la nuit, une embuscade surprend notre escorte. Ce sont des miharu survivants, accompagnés d’un bushi connu de Kazehiko-san du nom de Seppun Mazu. Est-ce qu’ils viennent pour nous libérer ? Toujours la tête pleine de réflexions et de conjectures, je ne sais plus qui est ami, qui est ennemi.

Yogo Sheru-sama profite de la confusion pour prendre la tangente. Yuki-san et Kazehiko-san se posent moins de questions que moi et n’hésitent pas une seconde, ralliant le camp des miharu. Yuki-san subtilise le wakizashi dans son fourreau à l’un des gardes Scorpion. Le shugenja Phénix laisse enfin éclater sa colère et une boule de feu frappe un Scorpion de plein fouet.

Voyant les siens ayant maille à partir, Sheru-sama se réveille subitement. Il brise d’un coup de coude le présentoir décorant le couloir et se saisit du katana orné qui s’y trouve. La lame qu’il dégaine est très ancienne et sûrement le travail d’un maître artisan. Je ne peux m’empêcher de penser à mon forgeron de frère qui réside dans les terres Mirumoto. J’espère que lui et le reste de notre famille survivront à l’âge sombre dans lequel nous entrons.

Cette humble prière dissipe le chaos de mes pensées. Je prends une grande inspiration.

En expirant, j’ôte d’un geste le haut de mon kimono, révélant mes tatouages sacrés de moine Ise-Tsumi.

Tant que je serai en vie, j’honorerai mes serments.

つ づ く
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Breloque

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